Espaces d??orthodoxie urbaine? ? le cas de Stavropoléos
Anca Manolescu
 
Texte traduit par Victor Vlădulescu

            Le Bucarest moderne ou, en termes plus généraux, la ville et la modernité qu'elle porte avec soi, ont eu un rapport en quelque sorte ambigu avec l'Orthodoxie. D'une part, l'intellectuel fasciné par le renouvellement des temps et des idées a souvent considéré que la religion de l'Orient chrétien est une valeur non-insérable dans l'atmosph?re mentale et culturelle de ? l'Europe ?, voire un handicap: elle rel?verait d'un traditionalisme attaché presque obligatoirement ? l'univers du village, ? la durée longue (et pittoresque) des coutumes rurales. Ce serait donc un domaine o? la vivacité de l'esprit et l'envie de poser des questions se sentent ? l'étroit ou étrang?res. D'autre part, cette image est due en grande partie aux intellectuels traditionalistes et ? la hiérarchie ecclésiale, qui, en promouvant l'Orthodoxie, comptaient exactement sur les m?mes caractéristiques qui éloignaient les modernistes: la religion orthodoxe et le village étaient les valeurs d'une ? ancienneté ? immuable, toujours exaltées en tant que composantes de l'identité nationale. (Aujourd'hui encore, dans la mentalité et la pratique générales, la conjonction Orthodoxie - ruralité fonctionne parfaitement. Teodor Baconsky remarquait, par exemple - Le Dil?mme, no. 308, 1998 - que nous n'avons pas de rituel urbain pour la f?te de Noël. ? part un imaginaire et un spectacle festif de type américain pour le Nouvel An, toutes les chaînes de télévision de Roumanie ont recours aux ? traditions populaires ? les plus spécieuses, les plus ? anciennes ?, les plus oubliées au fond d'un petit village perdu, pour illustrer la Noël ? roumaine ?). Dans ces conditions, il a été rare que la substance intellectuelle et spirituelle de l'Orthodoxie fasse l'objet d'une recherche sérieuse ou qu'elle soit tout au moins visée d'une mani?re authentique.

            Il y a eu cependant, de toute évidence, tant dans l'entre-deux-guerres que dans la période communiste, de petits groupes d'? Orthodoxie urbaine ?. Lorsque je dis ? Orthodoxie urbaine ?, je vise au fond des aspects assez différents. Il s'agit en premier lieu d'une rencontre entre les intellectuels et le clergé (au moins quelques personnes de chaque côté) en vue d'une interrogation commune sur la doctrine, sur la spiritualité, sur l'art sacré de l'Orient. Une interrogation qui ne soit pas bloquée par les clichés traditionalistes, par les préjugés idéologiques, par l'obsession de l'opposition Orient - Occident. Une recherche menée par des gens cultivés qui prennent au sérieux, en les conjuguant, tant le type oriental de spiritualité que les valeurs de la grande culture moderne (note: le groupe Antim). Il s'agit ensuite d'une rencontre entre le clergé et les intellectuels (au moins quelques personnes de chaque côté) qui aient une lucidité commune dans l'analyse des temps qu'ils vivent. Il s'agit, enfin, d'un ? style urbain ? de vie communautaire religieuse - c'est-?-dire d'un style qui n'essaie pas de mimer la vie patriarcale rurale dans la ville mais qui accepte les exigences et les rythmes citadins.

Avant 1989, il y a eu ? Bucarest quelques espaces rares o? le religieux était proposé sous une forme susceptible d'attirer un public instruit: des espaces situés quelque part entre la sph?re privée et la sph?re publique; des espaces assez connus, qui étaient tolérés par le régime - probablement comme une sorte d'?exutoire? inoffensive. Je vais évoquer rapidement deux types de pareils espaces qui existaient dans les années '80 - '90 et que je connais par expérience. Dans ce texte, mon intér?t porte cependant surtout sur ? l'Orthodoxie urbaine ? d'apr?s '89. Apr?s ce moment, il est difficile de croire que celle-ci peut encore fonctionner comme une ? île ? (avec ses avantages et désavantages). L'Orthodoxie urbaine se doit d'inventer d'autres mod?les, d'autres modes de fonctionnement, d'autres possibilités de communication avec les intellectuels, avec l'État, avec la société civile, avec les autres cultes. La communauté de l'église Stavropoléos, située au centre de la ville, est cél?bre dans le Bucarest d'aujourd'hui (c'est l? une preuve que les réussites sont rares). Le présent article se propose de décrire ce cas afin de voir comment on peut construire un espace citadin de la tradition orthodoxe dans les conditions de la ? société en transition ? qu'est la Roumanie actuelle. Quels éléments tend ? conjuguer l'espace de Stavropoléos? Quels sont les mod?les sur lesquels il s'appuie pour prendre forme et fonctionner? Quels modes de persuasion, d'attraction, d'agrégation utilise‑t‑il? Comment son espace ecclésial concret s'organise-t-il et comment s'ins?re‑t‑il dans l'espace de la ville? - voil? les questions que je vais me poser.

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