Roumanie : la seconde dans mon coeur
Victor Yila
 

Tout ? fait franchement, je venais plein de préjugés au sujet des Arabes, j?en avais peur. J?avais entendu toute sorte des ou?-dire ? leur compte, que la drogue et le terrorisme, c?était leur occupation? tout court: j?en avais peur. J?étais venu avec ces préjugés et je ne me suis pas rapproché des coll?gues arabes. Ma bande, c?était des gars de Niger et je me suis fait des amis roumains. Un jour, en ville j?ai fait la connaissance de Dobrin, l?ex-star du football. De lui, j?ai go?té  pour la premi?re fois de la palinca ? de l?eau-de-vie. Apr?s un verre, je crois ?tre resté le seul ? parler. Quand je suis arrivé en Roumanie, au début, je ne comprenais rien, ? la cantine, ? cette soupe o? la cuill?re ne rencontrait presque rien, quant ? la viande? je cherchais désespérément de la viande, mais je n?y trouvais presque pas. J?ai beaucoup aimé ce plat? ah! Son nom m?échappe? ah si, tocanitza de porc ? un rago?t ? la viande de porc. Il ressemble un petit peu ? l?un de nos plats de Congo. Egalement, j?ai subi la fascination (et je continue ? la subir encore) de ce plat nommé sarmale, mais sans la polenta. Je vais te raconter une chose insolite: apr?s avoir fait la connaissance de ma femme actuelle, mettons un mois apr?s, elle m?a invité chez ses parents, ? Brăila; et les pauvres gens ont fait des préparatifs, car tout de m?me, c?était un étranger qui venait chez eux; ils ont bouilli les sarmale et? moi, avec aplomb, j?ai dit ? Alina: ?Alina, apporte aussi du rôti comme garniture aux sarmale.? ?Ben, mais les sarmale sont farcies de viande hachée?? ?D?accord, mais moi, la viande, je dois la voir!? Les gens m?ont rapidement préparé du rôti et j?ai mangé mon rôti avec des sarmale. Tous, ils me regardaient comme une merveille. Á présent dans notre famille, je veux dire, dans la famille de Brăila, tous, ils mangent des sarmale avec du rôti. Peu ? peu, je me suis habitué ? la cuisine roumaine. C?est une bonne cuisine. Les Roumains préparent des mets savoureux. Je peux pas me plaindre des probl?mes d?adaptation ? la cuisine roumaine.

Apr?s avoir terminé l?année préparatoire, je suis venu ? Bucarest, o? j?aurais d? suivre les cours de la Faculté d?Électronique, mais je me suis ravisé. Je suis allé au Minist?re, o? j?ai laissé une pétition pour pouvoir suivre les cours de l?Institut de Constructions, approuvée d?ailleurs plus tard. J?ai habité pendant l?époque de mes études au foyer, ça fait cinq ans. J?ai partagé la chambre avec un gars de Congo, Jacques, étudiant ? la Faculté de Chemins de Fer, routes et ponts. En 1983, quand je suis arrivé en Roumanie, le comptant des étudiants congolais c?était d?environ trois mille, épars dans tous les centres universitaires, y compris ceux qui s?instruisaient ? Băneasa, ? Campina, dans les Ecoles de Milice. L?État roumain avait une politique de rapprochement des pays de l?Afrique. J?ai eu de tr?s bons coll?gues de fac. Je me suis fait rapidement l?un des leurs. Ceux-l? ont été mes premiers amis roumains. C?était de plus, l?époque dure de la dictature, avec sa loi 9 concernant les relations avec les étrangers. Une loi salope. Mes coll?gues ont beaucoup souffert ? cause de moi. Une fois sortis de la fac, nous devions nous séparer. La Milice faisait son apparition; ? nous, les étrangers, elle nous fichait la paix, mais mes coll?gues roumains devaient répondre ? ses interrogatoires. Ils étaient emmenés ? la Milice. A un certain moment donné, j?ai senti le devoir de les protéger, en m?éloignant d?eux, car j?étais bouleversé le lendemain en entendant: ?Oh, ce qu?ils nous ont fait subir, combien nous ont-ils torturé?? ?Mais pourquoi? Que c?est-il passé?? ?Ben, apr?s nous ?tre séparés hier soir, ce sont les flics sans uniforme, qui sont venus, ils nous ont emmenés ? Unirea - c?était un immeuble de la Securitate l?-bas - et ils nous ont retenus jusqu?? trois heures de la nuit et ils nous ont torturé  par des séries successives d?interrogatoires, et de plus, une canonnade de coups sur la t?te.? Et cela se répétait sans cesse. Jamais quand j?y étais. Quand nous nous séparions, les flics venaient, soit au foyer, soit je ne sais pas o?, et ils les attrapaient, et le lendemain j?entendais: ?Ah, ce qu?ils m?ont fait encore!? Alors, j?ai réfléchi: c?est mieux de leur ficher la paix, car ils ont des ennuis ? cause de moi. Il ne s?agissait pas seulement de moi, mais de tous les étudiants étrangers. Quant aux Arabes, c?était le m?me probl?me. Je me suis dit, que c?était mieux de m?effacer, car les gars, mes coll?gues, en souffraient. Mais moi, je me sentais vraiment bien dans leur compagnie, je n?ai raté aucun mariage de l?époque. Moi, j?aimais aller tout voir, je parcourais les villages aussi. Nous avons été environ soixante étudiants, en premi?re année ? la Faculté de Géodésie, et je crois qu?il y a eu ? peu pr?s vingt mariages, et moi, je n?ai rien raté. Moi, je suis une personne communicative, c?est pourquoi je fus présent ? toutes les f?tes de noce, j?ai beaucoup voyagé. Des ennuis, j?en ai eus ? une seule f?te pareille. Ce fut assez drôle. Mais quand m?me, un cas isolé. Il s?agissait de deux de mes coll?gues: la fille, elle était de Turnu Măgurele, et son fiancé, lui, il provenait d?un village ? une trentaine de kilom?tres de Turnu Măgurele. Ils ont célébré leur mariage ? la Mairie. Nous avons f?té jusqu?au matin au restaurant, et ? 10-11 heures de la matinée, environs, nous devions partir ? la campagne, chez les parents du marié. Apr?s notre arrivée l?-bas? surprise,  je remarque une certaine hostilité. Qu?est-ce qu?il y avait? Les gens chuchotaient, me regardaient de travers, en me montrant du bout de doigt? ?Bien, Costică, qu?est-ce qu?il y a?? ?Ecoute, Victor, c?est g?nant, mais tout va se solutionner!? Costică, c?était mon coll?gue, le marié. Ils ont parlementé, se sont disputés, y a eu des jurons. ?Bon Dieu! Qu?est-ce qu?il y a?? Et Costică me répond: ?Me voil? obligé de te dire la vérité. Ici, dans notre village la tradition veut que, si un homme noir vienne ? tes noces, la malchance te suive toute la vie. Et le couple ne sera jamais heureux. Pour t?éclaircir, ça veut dire que je vais mal vivre.? ?Et qu?est ce qu?on peut contre?? ?C?est pas moi? mais déj? ils ont appelé la Milice, et toi, tu vas ?tre escorté.? Me faire quitter le village! Ce fut une vraie révolte générale. Tous mes coll?gues étaient hors d?eux, ils faisaient la gueule, ils cassaient tout l?-bas. ?Si Victor part, nous aussi, nous allons partir! Bon Dieu, qu?est-ce que ça signifie?? Je ne me rappelle plus le nom de ce village, pr?s de Turnu Măgurele. Apr?s une heure, le panier ? salade de la Milice est apparu. Et Costică, lui, il me dit: ?Voil?, Victor, je sais que toi, t?es bien fâché, mais moi aussi, je suis ? mon tour fâché. Je me suis disputé avec les parents, d?ailleurs avec tous d?ici, j?ai été presque en train de renoncer ? tout ce que nous sommes en train de faire? mais je te prie de nous comprendre. Pars!? J?ai convaincu les autres coll?gues, qui voulaient partir avec moi, d?y rester. J?ai compris de quoi il s?agissait, c?était regrettable, une situation qui d?ailleurs n?existe pas dans la tradition roumaine, je ne sais pas d?o? ils l?ont tirée. Si, je comprends. ?Mieux que de sacrifier la f?te de noce, repars, et on va faire une grande-chez-nous ? Bucarest.? C?est ce que Costică m?a dit. Le panier ? salade de la Milice est venu et il me porta ? la gare. La Milice m?a escorté et est restée avec moi, jusqu?? ce que je monte en voiture. J?étais en troisi?me année d?études, en 1987 environ. J?étais fou de rage. Mes copains furent gentils, ils m?ont muni de nourriture et de vin? un sac ? main bourré, mais je n?avais envie de rien? je n?ai rien bu, rien mangé, j?étais comblé de douleur. J?enrageais. Apr?s quoi, évidemment, j?suis allé ? d?autres f?tes de mariage. C?était l? un cas isolé, je le savais bien, mais j?étais convaincu qu?ils étaient des cons. Sauf ce cas unique, les gens ont été bienveillants quand il s?agissait de moi. Evidemment, j?ai rencontré des curieux, qui me demandaient: ?Tu parles?? ?Si! Et m?me le roumain!? ?C?est extra! Incroyable! C?est seulement ? la télé, que j?ai vu chose pareille! Mais, puis-je toucher? Et ça ne se transmet pas?? ?Pas du tout.? Les gens ne le disaient pas avec méchanceté, eux, ils étaient naturels. Une femme m?a m?me dit: ?Eh? maintenant je peux mourir tranquille! J?ai vu un N?gre vivant, je peux donc mourir en paix.?

 <<  1  2  3  4  5  6  7  >>
 
 
 

 
Martor nr 1/1996
Martor nr 2/1997
Martor nr 3/1998
Martor nr 4/1999
Martor nr 5/2000
Martor nr 6/2001
Martor nr 7/2002
Martor nr 8-9/2003-2004
Martor nr 10/2005
Martor nr 11/2006
Martor nr 12/2007
 

© 2003 Aspera Pro Edu Foundation. Toate drepturile rezervate. Termeni de confidentialitate. Conditii de utilizare