Roumanie : la seconde dans mon coeur
Victor Yila
 

Entre mes coll?gues j?ai appris aisément le roumain. Nous avions été  tous  bons copains. Ami f?t pour moi un seul coll?gue de pr?s de Ploieşti, de Inoteşti, aux environs de Valea Călugărească. Les samedis, en entendant mes coll?gues dire qu?eux, ils s?en allaient chez eux, je souffrais de tristesse. Seulement moi, je ne pouvais pas m?en aller chez moi. Alors, ce coll?gue-ci m?a dit: ?Allons faire une convention! Pour que toi aussi, tu ais un chez toi, chaque samedi, nous allons partir chez moi.? Les coll?gues me demandaient: ?Toi Victor, qu?est-ce que tu fais?? Je leur répliquais: ?Je vais chez moi!? ?Ah? tu te rends au Congo?? ?Non, ? Inoteşti. Je vais chez les parents.? Et moi aussi, je m?en allais l?-bas, chez moi, pour ainsi dire. J?y allais, j?annonçais la Milice que je vais rester ? la campagne, tel village; eux, ils me rendaient le passeport? puis, je leur signalais mon départ pour Bucarest au lendemain, et eux, les flics, venaient une demi-heure d?avance, me rendre le passeport. Cela ne me g?nait pas. C?est vrai, qu?au début ça me parut vraiment bizarre, mais? La famille de mon coll?gue me recevait les bras ouverts. J?étais vraiment chez moi. Moi aussi j?y apportais des vivres, car je pouvais les acheter au magasin des diplomates. Cette relation fut assombrie quand, apr?s la révolution, j?ai appris que mon Victor (il s?appelait Victor Petcu) était un des donneurs de la Securitate. Lui, il était un informateur avec des papiers ? la Securitate, chargée de me surveiller. Je l?ai appris comment? Apr?s 1989, il y a eu plein d?ingénieurs qui ont migré vers le Minist?re des Affaires Intérieures et vers le Service roumain des Renseignements; parmi eux, quelques coll?gues ? moi, qui ont trouvé son dossier. Et ils m?ont dit : ?Voil? Victor, ce que faisait  ton Victor Petcu!? Le jour X?de l?année 1987, toi, tu étais telle et telle place? et voil? ce que toi, tu faisais?? Tout, absolument tout? Il me talonnait, pas ? pas. Tout ce que je faisais? ?Regarde, t?as vendu un jean, toi, tu étais ? Inter, quand tu l?as vendu. T?as été ? Iaşi le? avec deux boîtes de Camel, que t?as laissées l?-bas, ? l?Hôtel Unirea.? Et ainsi de suite. Tout, vraiment tout, car il savait  tout; lui, il était mon ami. Moi, je ne lui cachais rien. Heureusement, il ne m?est rien arrivé, ce furent de petits riens. Lui, il est venu ? Bucarest, en 1991, environs, demander pardon. Lui, il travaille m?me aujourd?hui ? la Mairie de Ploieşti. Il est venu demander pardon, mais je lui ai répondu: ?C?est Dieu seulement qui puisse pardonner ; moi, je t?en excuse; moi, je n?ai pas été affecté. Moi, j?avais été surpris, car tu étais si aimable? et tout aussi dangereux. Vraiment t?es quelqu?un de professionnel. Je ne t?ai jamais soupçonné: t?es bon ! Mais nous deux, nous ne pouvons plus ?tre amis. Je regrette tes parents, tout comme les départs pour le chez moi en fin de la semaine; t?as gâché une belle histoire?. Ce fut une grosse déception; elle a abîmé mon âme. Moi, franchement, je berce l?idée d?aller ? Inoteşti, chez les parents? Eux, ils ignorent tout; eux, ils ne sont pas du tout coupables. Ils ne savent rien de ce que c?est passé, eux; ils pensent que moi, je suis un ingrat. Ils savent bien que moi, je vis ici, car ils me voient ? la télé. Ce fut une expérience traumatisante.

J?ai eu un autre bon copain: lui, il est une personnalité - Florian Pittiş. Un homme remarquable. Il a été mon copain pendant trois ans. Nous étions ensemble jour apr?s jour, nous allions tous les deux vider un verre, lui, il venait chez moi, moi aussi.

Nous nous sommes séparés, car lui, il n?acceptait pas l?idée que moi, je n?étais pas un des punkists, aux cheveux longs, vous savez? Eux, ils sont une sorte d?extrémistes en musique et ils n?acceptent pas que leur meilleur ami ne le soit de m?me?C?est ? dire: soit, soit. Et finalement, nous nous sommes dit adieu. Moi, j?étais de plus dans leur cercle.

Chaque année, durant ma faculté, je partais en vacances pour le Congo. Chaque été, papa m?envoyait un billet d?avion, sauf quand notre État m?en offrait un.

J?ai terminé ma faculté l?été du ?89. Mon dossier de mariage traînait toujours au Cabinet no. 2, dans le bureau d?Elena Ceauşescu, celle qui approuvait les mariages avec les étrangers. J?ai reçu une réponse négative. Ma premi?re femme était du village de Dridu, le département d?Ialomiţa, et elle est restée pr?s de moi, au foyer, environ quatre ans. On a eu de gros probl?mes. Elle travaillait ici, ? Bucarest. Ils ne pouvaient pas la mettre en prison pour 6 mois, car elle possédait un permis de travail. Elle était sous-ingénieur dans l?industrie du textile et travaillait dans la Fabrique Apaca. Et ils lui ont fiché la paix. Ils l?appelaient ? la Securitate et ils l?interrogeaient. Ils lui demandaient ? déclarer ce que nous parlions entre nous, ce que nous faisions ? l?Ambassade, ce que nous parlions quand des copains de Congo venaient chez nous. Elle m?a dit: ?Ecoute, t?es mon mari et moi, je vais tout te dire. C?est dur, mais si on souffle mot, ce mot est considéré trahison, et ici, en Roumanie, on punit la trahison. Voil?, ce qu?ils me demandent? ça, ça et ça.? Alors moi, je lui ai répondu: ?Pour éviter les ennuis tu vas leur faire le récit de nos nouvelles, les derni?res.?  Ils lui passaient de temps en temps une amende, car elle logeait chez moi au foyer. Mais, c?était moi, qui payais. En 1989 on a refusé la troisi?me fois notre sollicitation.

J?ai terminé la faculté l?été du ?89 et je suis parti chez moi le 1er ao?t. Ce fut dur de partir; j?ai laissé un enfant derri?re moi? Le bébé avait déj? un mois et demi. Je suis parti et nous avons gardé toujours le contact téléphonique, nous échangions des lettres, jusqu?en février 1990. Moi, je ne fus pas ici pendant la Révolution. J?ai fait mon stage au Congo, et apr?s, ce fut la Révolution. Je l?ai appris tout de suite et je n?y ai pu m?me croire! J?étais convaincu que Ceauşescu, lui, il était éternel, que seule la mort pouvait le faire s?écrouler. J?ai été ébahi, j?avais du mal ? croire que c?était vrai. C?étaient, quand m?me, les chaînes étrang?res qui le transmettaient. J?étais effrayé, car ma femme et mon enfant ils étaient ici. Puis, je suis revenu tout de suite en Roumanie.

Mon départ pour le Congo ce fut juste ? propos, car, si je ne partais pas, je serais mort aujourd?hui. Ma femme habitait le quartier Tei, vis-?-vis du foyer. Avant de partir, puisque ma femme ne pouvait plus loger au foyer, j?avais loué un appartement; je l?ai laissée l?-bas. Pendant la révolution, quelqu?un a dit  qu?il y avait un terroriste au 5e  étage. Probablement, un malveillant qui ne pouvait pas me voir devant ses yeux. On tirait. Ma femme s?était barricadée et elle s?était blottie  avec le bébé dans la baignoire; c?est comme ça, qu?elle avait pensé pouvoir se protéger. On est venu, on a cogné  ? la porte, on a heurté la porte des coups de pieds. Ma femme, elle n?a pas ouvert, et alors ils ont tiré sur la serrure des feux de mitraillette, ils sont entrés? Ma femme s?est évanouie.  Quand elle revint ? soi, elle a entendu qu?ils fouillaient partout, me cherchant. Ils lui demandaient: ?Dis donc, o? il est? Il a tué nos hommes! Il a logé ici. O? est-il? Il a tiré contre des innocents. Si j?étais l?, ils n?attendraient pas de réponse, ils tireraient. Eux, ils étaient convaincus, que moi, j?étais ?terroriste?. C?est ainsi que j?ai échappé. Mon départ de Roumanie ? l?époque, je le consid?re heureux, car ainsi on peut faire maintenant cette interview. J?ai eu de la chance, moi !

Je suis rentré en Roumanie pour me marier. Nous avions 2 variantes: partir, soit au Congo, soit en France. Je suis venu, nous nous sommes mariés immédiatement, le 20 mai 1990 et moi, je me suis inscrit pour le doctorat, ici. J?ai envoyé ma femme ? Paris, chez les miens, et je lui ai dit: ?Va voir le monde ! Ma s?ur s?est occupée d?elle; elle a vu la France tout enti?re, elle a voyagé  en Angleterre, en Belgique, en Hollande, pour voir de ses propres yeux ce qu?il y a au monde.

J?ai voulu qu?on s?en aille d?ici ; elle n?en a pas accepté, car maintenant ?il y a de la liberté, de la démocratie, tout est bien, et toi aussi, tu peux travailler ici, tout comme moi, je le fais. Je ne pars pas.? C?est comme ça, que j?y suis resté. Je ne pouvais pas m?en aller, en y laissant l?enfant. Lui, il était encore  dans sa plus tendre enfance. Il s?appelle Sentich, mais nous, nous l?appelons Senti.

Tout allait bien entre nous, j?étais heureux avec ma femme?je me suis fait embaucher; j?étais le directeur d?une entreprise privée: la ?Mistral?, o? le patron était un Français. Lui, il demeurait en France; moi, j?étais le chef d?ici. C?était une entreprise o? on fabriquait des détergents. Nous avions une fabrique ? Popesti Leordeni, vraiment une grande, car je dirigeais mille personnes. J?y faisais bonne chair, mon salaire était gros, je touchais trois mille dollars par mois, j?avais ? ma disposition deux voitures de l?entreprise sauf la mienne. C?était m?me tr?s bien.

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