L?initiation
Monica Pepine
 

Maintenant, en revenant ? nos moutons, il faut dire que j?ai été réellement choquée ? l?âge de 17 ans, quand mon grand-p?re est mort, celui que j?aimais le plus, mon grand-p?re maternel et tr?s peu de temps apr?s, un mois ou deux, est morte aussi mon arri?re-grand-m?re, que j?aimais aussi beaucoup. Ils occupaient tous deux une plus grande place dans mon c?ur que tous les autres parents, les autres grands-parents, les tantes. En plus, pendant mon enfance, j?étais tenu tr?s ? l?écart de la mort comme sujet, paraît-il qu?il ne fallait pas que je sache que cette chose existe, donc j?ignorais totalement ce malheur jusqu?? ce qu?ils meurent tous les deux, les plus chers ? mon c?ur, l?un apr?s l?autre. C?était un choque, je le rép?te. Une fois arrivée en Suisse, quand j?ai découvert que la Croix Rouge avait une foule de cours intéressants, je me suis précipitée sur le cours d?accompagnement des personnes en fin de vie et de leurs proches. Puis, ? la fin du cours théorique, j?ai aussi suivi un cours d?infirmi?re et je suis allée travailler dans des hôpitaux gériatriques, o? il y avait des personnes âgées conduites l?-bas par leurs proches pour mourir. En général, voil? plus ou moins la mentalité et les pratiques en Suisse : ils ne gardent pas trop les vieux ? la maison, ils les placent dans des pensions ch?res et prétentieuses o? ils les visitent une fois par an pour apaiser leur conscience. Il m?était arrivé de faire plusieurs choses ? la fois : j?allais ? la Croix Rouge, au centre de réfugiés o? je travaillais comme interpr?te, puis j?analysais les diverses demandes d?asile politique des Roumains, je travaillais ? l?hôpital gériatrique o? je faisais des gardes de jour et de nuit au hasard, enfin, je travaillais aussi pour une fondation médicale juive, puis dans d?autres hôpitaux.

Je m?étais aussi inscrite ? l?école. Initialement, j?avais voulu m?inscrire ? la faculté de médecine mais les Roumains ne sont pas acceptés, en fait tous ceux qui n?ont pas la nationalité suisse ne peuvent pas suivre deux choses : la médecine et le droit (au moins c?était comme ça ? l?époque). Celles-ci étaient interdites pour le reste du monde. Si tu as un passeport suisse, bien, sinon tu n?as qu?? chercher autre chose. Ainsi j?ai fait un choix tr?s sympathique : littérature, philosophie et religions orientales. J?aimais ça ? la folie, absolument ? la folie. Il y avait des professeurs formidables. Possédant quelques sous d?ici, de l? (d?ailleurs assez peu), je faisais des colis pour la Roumanie avec ? peu pr?s trois quarts de ma petite fortune. Ils n?arrivaient pas tous ? la maison parce qu?on les volait ? la poste roumaine. J?appelais maman ? la maison au moins une fois par jour, déchirée par la nostalgie. A la maison, je n?ai jamais touché ni m?me ? un ?uf pour le faire cuire, parce qu?il y avait maman, papa, mes grands-parents et mes arri?re-grands-parents, mes tantes, mes oncles, mais l?-bas, le besoin, ainsi que la solitude, m?avaient frappé et j?ai commencé ? tout apprendre. J?appelais maman sous des prétextes culinaires, mais tout m?était tr?s difficile ? cause de la solitude et cela finalement m?a déterminé ? rentrer ? un moment donné.

Donc, au total, je suis restée trois ans l?-bas, période durant laquelle j?ai déménagé, je crois, huit ou neuf fois, ce qui m?a été tr?s utile pour connaître des gens et leurs mentalités. J?ai travaillé dans plusieurs hôpitaux, je me suis inscrite en volontaire dans plusieurs organisations, de lutte anti-cancer, contre le tabagisme, beaucoup. Par malheur pour moi, l?-bas, je suis aussi tombée amoureuse pour la premi?re fois d?un Arabe, un volontaire comme moi ? l?hôpital o? je travaillais, qui était Tunisien et qui avait son propre magasin de bijoux. Un type excentrique, pourrait-on dire, s?il n?y en avait pas beaucoup comme lui l?-bas qui faisaient cela. Et l?oie na?ve de dix-huit ans s?est laissé mener par le bout du nez, bien s?r que l?Arabe, comme tout Arabe qui se respecte, était marié, avec des enfants, détails que j?appris plus tard et, hélas, j?étais détruite. Ainsi, dans ce décor et ? cause de la solitude, avec des revenus substantiellement diminués, parce que j?étais entrée dans une sorte de forme légale de travail (non pas que je fus en illégalité auparavant, mais je n?étais plus demandeuse d?asile et on m?avait coupé une certaine allocation), j?ai décidé de retourner ? la maison, chez maman.

Ainsi s?ach?ve toute l?histoire, je suis rentrée avec des millions de valises, je ne sais plus combien, plus de dix valises avec tout ce que je pouvais apporter, y compris le fer ? repasser que je me suis achetée et duquel j?étais tr?s fi?re, parce qu?avant je n?avais m?me jamais repassé un mouchoir. Et le choque tr?s, tr?s grand que j?eus ? mon retour en Roumanie a été de voir que m?me les mendiants s?imaginaient que j?étais une étrang?re. Je ne sais pas en quoi cela consistait, bon Dieu, parce qu?aujourd?hui encore, quand je regarde dans la rue un homme qui se tait, donc on ne sait pas quelle langue il parle, je sens d?s le début qu?il est étranger. Je crois que, dans mon cas, il s?agissait d?un air de liberté et d?assurance que j?avais acquis moi aussi alors, et qui, par malheur, m?a abandonné, un air qui m?a tenu environ six mois apr?s mon retour. Je me querellais avec le boulanger, aux magasins, partout, parce que je voyais ce que je vois encore aujourd?hui, mais que déj?, par malheur, ne m?affecte plus. C?est-?-dire de la mani?re : ? Si ça ne te convient pas, va ailleurs ! ? J?étais venue avec mes exigences stupides, donc j?ai vraiment beaucoup souffert. Avec mon expérience du volontariat et du travail dans des hôpitaux, je suis venue ici, décidée de faire de nouveau du volontariat et tout le monde me regardais de travers, avec suspicion, comme si quelqu'un n'était pas en r?gle s?il voulait travailler sans ?tre payé. Cet épisode de ma vie s?est terminé avec un go?t amer. Le fait est que je dis parfois, et m?me encore maintenant, ? chez moi ? lorsque je pense ? Gen?ve parce que c?était la période de post-adolescence et de pre-maturité, une période d?extr?me intensité pour moi de tous les points de vue. Il a fallu soudainement me réveiller et me rendre compte que j?étais devenue grande, qu?il fallait cuisiner, trouver une maison, faire le ménage, des trucs que je n?aurais pas faits jusqu?alors, aller ? des cours qui me sollicitaient émotionnellement beaucoup (ceux liés ? la mort), faire mon travail tr?s bien, pour que l?on soit content de moi et, non pas en derni?re instance, m?occuper de ma vie affective. Donc cette période ? moi, de l?exil disons, c?était une période douce-am?re, mais tr?s, tr?s intense, que je ne regrette pas un instant et d?o? sont venus, je crois, toutes les bonnes choses qui ont suivi. C?est ? dire tout: ma position vis-?-vis du monde et de la vie, mes succ?s professionnels et mon ouverture sur d?autres horizons culturels. C?est ? peu pr?s de cela dont il s?agit quand je dis que ces trois ans m?ont réveillé.

     

Interview réalisé par Mirela Florian

                                                                                                                                                              Traduit par Petre Popovăţ et Thomas Hott
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