La fuite au-del? de moi-m?me
Tatiana Covor
 

D?apr?s moi, toutes les démences qui dérivaient des situations aberrantes étaient-elles aussi aberrantes mais parfaitement justifiables : que le monde fuyait, que ceux qui restaient enviaient les premiers, que l?on ne pouvait rentrer, que, étant en occident, si on entendait parler le roumain dans le tram, on tournait le dos pour qu?éventuellement on ne soit pas vu ou reconnu par quelqu?un d?apr?s nos traits somatiques.

Apr?s des années et des années d?occident, j?aurai alors souvent fait n?importe quoi pour pouvoir parler avec quelqu?un dans ma langue. Il m?est arrivé d?arr?ter des gens dans la rue ? vous ?tes roumain? ? et ceux-ci de pâlir et de paniquer : qui j?étais ? Ce que j?avais vu ? Je les ai guettés ? Ce qu?ils avaient dit ?

Pour ne plus bouleverser personne, j?ai appris ? m?occuper de mes affaires. Je disparaissais discr?tement sans rien demander.

J?ai demandé l?asile politique ? Rome, o? je me trouvais et j?ai été envoyée ? Trieste, o? existait un camp pour les réfugiés politiques.

Le camp était situé sur les collines, aux alentours de la ville. Haute clôture, fils barbelés. A l?intérieur du camp, quelques bâtiments aux chambres spartiates, l?administration, la cantine, l?infirmerie. Toutes les nations y étaient rassemblées ? Roumains, Hongrois, Bulgares mais aussi des Chiliens de Pinochet et les Grecs des colonels. Un monde m?lé et, s?il faut donner un nom aux choses, peu habitués ? l?eau et au savon mais en route sur de grands chemins.

L?occupation principale était de raconter ses r?ves éveillés. La mystification ? présent de l?avenir : chacun était pressé de devenir quelqu?un. Pas tant pour eux-m?mes que pour faire un pied de nez aux voisins restés ? la maison. Qu?ils cr?vent de dépit. Ainsi étaient préparés des scénarios mirobolants pour la construction des preuves. On cherchait follement des voitures ? dernier cri ?, on épiait que le propriétaire ne rentre pas par hasard et chacun se photographiait en maître, avec la clef pr?s de la serrure, pr?t ? partir, comme ça, en voiture, vers l?Amérique tant r?vée. Dans le camp j?ai assisté ? des mises en sc?ne minutieuses des situations dignes de n?importe quel spaghetti western : quelqu?un avait acheté un revolver en jouet, copie fid?le d?un vrai et une fourrure de je ne sais quel marché aux puces, accessoire pour d?innombrables séries de visiteur du camp. Les hommes étaient ainsi mobilisés dans des pauses épouvantables, le pistolet levé en l?air, le bras protecteur sur l?épaule recouverte de fourrure de l?épouse qui prenait tout d?un coup l?air de Mata Hari.

Une fois, j?ai essayé de dire que personne ne pourrait croire ? cela ?. Ils se sont jetés sur moi, tels Toma l?Incrédule. ? Comment ne pas y croire, bon Dieu ? Mais ils ne verront pas la photo ? Parfaite jusqu?au dernier détail ! V?l? mademoiselle ! Tout vrai, aucun truc ! Ils seront sur le cul ! ?

D?ailleurs, l?occident procédait de la m?me mani?re : il laissait constamment sur le cul ce côté du rideau de fer, avec l?image des peupliers dans lesquels m?rissaient les poires et de l?osier qui donnait des grappes de violettes[1]. C?était vrai : le monde le croyait. Il croyait n?importe quoi.

Le monde, je crois, avait besoin d?une espérance quelconque.

En occident, le savon ? Luxe ? se trouvait partout. C?était vrai. D?entre tous, il était aussi le meilleur marché.

Les cigarettes ? Kent ? se trouvaient sans probl?me, ? condition de le vouloir. Précision : ici, personne ne les fumait.

Les Jeans? les vendeurs nous courraient apr?s. C?était comme ça. A la condition d?avoir de l?argent.

La chose que j?ai appris le plus vite est que personne ne voulait ?tre convaincu de rien. On gaspille de l?énergie inutilement. Chacun veut assumer ses propres erreurs. A juste titre. Et cela s?appel ? liberté ?.

Rester en Occident signifiait, au début, une infinie lutte bureaucratique. Au moment o? on avait l?impression de toucher au but, il fallait tout recommencer : la carte de séjour, ? l?époque, expirait chaque année, de m?me que le permis de travail? Ce droit de travail ne t?était pas accordé si tu n?avais pas la carte de séjour, mais pour obtenir celle-ci, le permis de travail était indispensable?

[1]Allusion ? l?adage roumain : ? când va face plopul pere şi răchita micşunele ? (quand le peuplier fera des poires et l?osier des violettes) qui correspond au français ? quand les poules auront des dents ? [note des traducteurs].

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