La fuite au-del? de moi-m?me
Tatiana Covor
 

Pour moi le calvaire a duré dix années et a pris fin quand j?ai obtenu la citoyenneté. Dans un bureau quelconque, devant un fonctionnaire quelconque, devant un témoin quelconque et devant un décret signé par le président du pays, Pertini. Il fallait seulement pr?ter serment de fidélité devant le drapeau italien.

J?ai pr?té serment. Avec la voix coupée d?émotion parce que pour moi il ne s?agissait pas d?une simple formalité. J?étais réellement convaincu que, d?s lors, j?avais deux nations que je pouvais nommer ? chez moi ? et j?étais, je suis, profondément reconnaissante envers celle qui m?avait adoptée et m?avait donné la possibilité de me mettre ? l?épreuve.

A Bucarest, ? la fin de la faculté, l?Etat nous répartissait et j?ai été envoyé quelque part dans la région d?Iaşi. Papa avait fait les ? sorcelleries ? de routine, celles que faisaient tous les parents, et a obtenu la négation[2]qui m?avait permis de rester ? Bucarest dans une entreprise de commerce extérieur. Une privilégiée. Six mois. Ce fut toute mon expérience professionnelle en Roumanie. Apr?s cela, je suis partie.

Apr?s 1989, j?ai suivi les événements peut-?tre avec plus d?attention que ceux qui les vivaient directement. Pourquoi ? Parce que j?avais toute ma famille en Roumanie et parce que c?est plus angoissant qu?on puisse s?imaginer d??tre loin, de ? ne pas savoir ? et, surtout, de ne rien pouvoir faire.

J?ai lu, j?ai vu, j?ai parlé, j?ai demandé. J?ai voulu savoir. J?ai fait le peu que je pouvais faire de loin.

J?avoue qu?une des phrases les plus hostiles, les plus vexantes, les plus douloureuses et je crois les plus injustes ? l?égard des roumains ? enfuis ? était celle que je lisais de temps en temps dans les journaux : ? ? l?époque o? étiez-vous ? Vous mangiez du caviar et buviez du champagne ! ?

Moi, personnellement, je ne faisais pas cela et je ne crois pas que je me trompe de trop en affirmant que ni m?me les autres Roumains de l?étranger considéraient cela comme action fondamentale de leur existence en Occident.

Un motif pratique ? Le caviar ici a un co?t exorbitant. Peu de monde peut se le permettre. En ce qui concerne le champagne, c?est vrai : ? des occasions spéciales, ici aussi on ouvre une bouteille.

Peut-?tre serait-il plus utile que les Roumains de l?étranger soient considérés comme porteurs ? d?autres ? expériences utiles pour le pays. Difficile de comprendre une impulsion si rancuni?re. Comme il m?est aussi terriblement difficile de comprendre ce que peut signifier la phrase ? nous ne vendons pas notre pays ?[3].

En Italie, il y a une région, la Toscane, o? on produit le vin de Chianti, qui est nommée ironiquement ?Chiantishire ? : des milliers d?Anglais ont acheté des maisons et des terrains dans cette région merveilleuse. La Toscane est une des régions les plus riches de l?Italie. A cette richesse, sans doute, contribue de mani?re substantielle l?argent de ces Anglais qui viennent, restent, dépensent. Ils ont un administrateur qui s?occupe de la maison quand ils sont absents, un jardinier, une femme de ménage, parfois une cuisini?re, une baby-sitter? Des personnes du ? patelin ? qui ne sont pas apportées d?Angleterre?

[2]En Roumanie, ? l?époque, apr?s les études supérieures, l?Etat assurait un poste ? chaque étudiant o? il était obligatoire de rester au moins trois ans. La négation était l?approbation du minist?re qui permettait de quitter ce poste avant le délai.

[3]Slogan scandé au début des années ? 90 par l?ancienne classe ouvri?re, encore influencée par la pensée nationale communiste, qui refusait de voir leurs entreprises rachetées par des investisseurs étrangers.

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