La fuite au-del? de moi-m?me
Tatiana Covor
 

Les maîtresses de maison coupent le persil avec des ciseaux, elles ne le hachent pas sur une planche en bois. Les pâtes ont des centaines de formes qui, chacune, s?accordent avec une sorte de condiment et la pizza? ne ressemble pas ? celle de Pizza Hut.

Ici, ? part les mots, la communication connaît des formes des plus variées : la mimique, les mouvements du corps, la modulation de la voie, les gestes?

Ici les gens vivent au c?ur de l?art, avec la m?me nonchalance avec laquelle ils passent le couloir de leur maison et, souvent, avec la m?me attention.

Chaque matin quand je traverse Piazza Colonna pour entrer au bureau, je regarde le sommet de l?obélisque découvert par les premiers rayons du soleil, comme un vrai miracle. Et c?est cela m?me en effet.

Quand je sors du bureau, j?ai encore l?impression ? comme il y a dix ou vingt ans ? que je suis en vacances. Et cela, chaque jour. Je regarde les nuances d?orange des couchés de soleil ? Rome de la m?me mani?re qu?au premier jour : étonnée.

Les Italiens sont des individualistes. Dans les deux sens : et bon et mauvais.

L?Italie est l?endroit, unique au monde, je suppose, o? j?ai entendu parler d?un corbillard volé avec son mort.

Les Italiens sont regardés par les Européens (et seulement eux ?) comme des él?ves oisifs, les cigales de La Fontaine. A leur tour, les Italiens regardent l?efficacité des peuples nordiques comme un gaspillage d?énergie tout ? fait inutile : pourquoi courir si on peut obtenir la m?me chose, avec des excellents résultats, au dernier moment ? Oui? Sauf qu?ils oublient un élément fondamental : on a besoin de leur fantaisie pour pouvoir faire, constamment, ces ? merveilles ?. Presque toujours les Italiens font les choses mieux, meilleures et plus jolies que les autres. Seulement au dernier moment.

Peuple cordial. Vaillant. Heureux de vivre.

Pour moi, l?Italie est une surprise sans fin. Mais cela ne veut pas dire que je me sentirai Italienne.

Je vis comme tous mes amis Italiens. Je fais des choses que tout le monde fait. Je me suis appropriée tout ce qu?il fallait que je m?approprie pour ne pas me sentir comme un corps étranger, que je ne me sente pas en exil, ni en pays ? étranger ?. Cela tient, je crois, du propre instinct de conservation : il faut planter des racines ? quelque part ?.

Mes chromosomes gardent en eux le go?t des légumes saumurés et des beignets ? la cr?me fraîche, je reconnais ? la premi?re brise l?odeur de la belle de nuit, et je sais, sans y penser, combien de temps il faut attendre pour boire le café turc sans que le marc ne te remplisse la bouche.

Défauts?

Les Italiens me tapent sur les nerfs avec leur tendance au ? sacrifice ?. Rien de réel : seulement un léger symptôme de masochisme verbal.

Nos Roumains, en échange, ont un certain syndrome de culpabilité. On leur dit ? aujourd?hui il pleut ? et ils font un bond ? mais je t?ai déj? dit que? ? Et ils commencent une longue série d?accusations et de défenses ? d?office ?. Vraiment, quelqu?un les aurait accusés d??tre responsables de la météo ?

Je me demande si ce trait est d?, lui aussi, au régime passé, en tout culpabilisant, ou si, purement et simplement, il est une caractéristique autochtone héritée des Daces.

Rome? Bucarest?

Quand je marchais par ? ici ? pour me trouver une maison, en réalité je cherchais ? un jardin avec un bout de maison ?. Je l?ai trouvé : le coup de foudre. Mais celui qui dit que l?amour est aveugle ? raison : Je ne voyais ni les chambres peintes en rouge comme les lupanars de Pompéi, ni la cuisine délabrée ou la salle de bain ? la mosa?que bon marché ébréchée. Ni le plancher troué et le couloir aux tuyaux marron foncé. Et encore moins le jardin en ruine.

Je ne voyais rien de tout cela.

Pour moi, c?était l?endroit o? j?allais planter et soigner mes racines.

Maintenant la maison a changée. Les fen?tres donnent toutes sur le jardin. J?aime regarder par la fen?tre quand je me réveille. Le Lilas? Les touffes des arbustes aux petites boules rouges? Les hortensias roses? Les petites t?tes du muguet au milieu des feuilles? Les boules de neiges qui, au printemps, ploient sous trop de fleures?

Des fleures comme ? chez moi ?.

Pour qu?ici soit aussi ? chez moi ??

                                                                        Traduit par Petre Popovăţ et Thomas Hott

 <<  1  2  3  4  5
 
 
 

 
Martor nr 1/1996
Martor nr 2/1997
Martor nr 3/1998
Martor nr 4/1999
Martor nr 5/2000
Martor nr 6/2001
Martor nr 7/2002
Martor nr 8-9/2003-2004
Martor nr 10/2005
Martor nr 11/2006
Martor nr 12/2007
 

© 2003 Aspera Pro Edu Foundation. Toate drepturile rezervate. Termeni de confidentialitate. Conditii de utilizare