Şerban Anghelescu : Une histoire alimentaire de Bucarest ne manquerait pas d'intér?t. Nous avons vécu des apparitions et des disparitions, nous avons vécu une esp?ce de cycle, ? substance politique, évidemment, de l'apparition et de la disparition des aliments, de l'humiliation qu'on a subie ? cet égard. Toi, tu te souviens de l'humiliation subie dans l'enfance, mais, pour nous, l'humiliation de l'âge m?r a été plus sensible. Je me souviens que, un jour (c'était en 83-84), au marché ?Matache?, une dame et moi, nous nous étions mis ? fouiller dans un tas de pommes de terre ? demi pourries, pour trouver de celles qui soient encore comestibles. Ce n'était pas la guerre, il n'y avait pas eu de catastrophe naturelle, c'était une catastrophe politique. Nos regards se sont croisés et nous sommes tous les deux resté figés, en nous apercevant de ce que nous étions en train de faire et ? quelle bassesse nous en étions réduits. Mais on était obligés de le faire. Je me souviens des queues pour les pommes de terre, que ma femme et moi faisions. Nous étions au marché ?Amzei? ? 5h-5h30 du matin, par la brume. On avait le droit d'acheter l'équivalent de deux filets ? provisions de pommes de terre (pas plus), et on pouvait refaire la queue deux fois. Petre Popovăţ : Moi, j'avais l'avantage de posséder une ?Trabant?, si bien que je pouvais me rendre, de temps en temps, dans un village ? 30 ou 40 km de Bucarest, ou je remplissait le coffre de pommes de terre (beaucoup plus ch?res qu'au marché, mais de meilleure qualité), pour nourrir ma famille et en donner aussi ? des amis. Mais, tu sais, entre les deux périodes, il y en a eu une autre, au milieu des années 60, o? des produits occidentaux sont apparus, d'une qualité exceptionnelle et ? des prix abordables. C'était la premi?re fois que l'on vendait chez nous des boissons étrang?res. Du whisky, qui co?tait 120 lei quelle qu'en f?t la marque, des cigarettes étrang?res, de la moutarde ?Savora?, ou l'anglaise (horriblement forte), ?Coleman?, des filets d'anchois et bien d'autres produits que nous n'avions jamais vus. C'était l'époque du prétendu ?dégel?, qui s'est fait sentir plutôt dans d'autres pays socialistes que chez nous. Il s'agissait d'une petite tricherie de la part du pouvoir, qui voulait nous faire croire que nous vivions bien. Cet état a peu ? peu disparu, apr?s les ?th?ses de Mangalia? de Ceauşescu (1971). Şerban Anghelescu : A vrai dire, nous avons tr?s rarement eu, sinon jamais, conscience de la distance réelle qui nous séparait de cet autre monde qu'était l'Occident. Nous n'avons pas su quelle était exactement cette distance, ou nous ne l'avons pas ressentie douloureusement. Les années 64‑70 ont été celles de la libéralisation maximale. A l'époque, je l'ai perçue comme si je m'étais senti compl?tement libre et je ne désirais rien de plus ; je n'avais pas l'impression de recevoir trop peu, qu'on me donnait au compte-gouttes. C'est que beaucoup de portes venaient de s'ouvrir, les portes culturelles surtout. Et il y avait encore quelque chose qui mérite d'?tre mentionné : il y avait une ouverture culturelle sur la mesure de la capacité moyenne de l'individu. Voici comment : ? présent, je souffre d'une existence culturelle si multicolore et si envahissante qu'on ne peut plus se sentir ?chez soi?, on ne peut plus maîtriser l?offerte culturelle, ?le monde culturel?. Comme, pour moi, le monde était, avant tout, littéraire, j'étais conscient de ce que nous pouvions, moi et un groupe de proches amis, savoir tout ce que l'on traduisait en roumain et la quasi totalité des livres parus en Roumanie, parce qu'il n'y en avait pas beaucoup. C'était une dimension humaine, non surhumaine, comme ? présent. Un seul individu ne peut plus actuellement, m?me s'il possédait la capacité de stockage d'un ordinateur, embrasser le marché roumain du livre, et encore moins le marché mondial. |