Espaces d??orthodoxie urbaine? ? le cas de Stavropoléos
Anca Manolescu
 
Texte traduit par Victor Vlădulescu

Mais, afin d'en suggérer l'arri?re-plan - les îles d'? Orthodoxie urbaine ? d'avant '89 -, je me vois obligée d'adopter provisoirement le ton des souvenirs personnels.

Des catacombes? Ce serait trop dire?

            Au début des années '80 j'ai profité de la naissance de mes enfants pour renoncer ? mon emploi et sortir de la laideur de l'espace officiel qu'il représentait. (? Espace officiel ? et non ? espace public ? - j'allais m'en rendre compte plus tard - car il ne permettait pas quelque chose dont je n'avais aucune idée ? l'époque, ? savoir l'expression publique libre. En effet, cet espace était composé de deux couches, ambiguës dans leur coexistence: d'une part, l'adhésion imposée et de façade ? l'idéologie officielle, garnie de toutes sortes de subterfuges, d'esquives, de justifications; d'autre part, la rumeur clandestine, mais générale, du mécontentement partagé: blagues, indignations, exaspérations, panique impuissante). Ce geste de la retraite auquel peu nombreux pouvaient avoir recours a été pour moi un réconfort que j'ai vraiment savouré. Je donnais des leçons particuli?res si bien que, par rapport ? la modicité générale des revenus, j'avais une situation financi?re plutôt bonne. J'avais une maison avec un jardin, que j'avais pu aménager comme je voulais (pour moi, l'horreur d'habiter une HLM était tout aussi terrible que lointaine), j'avais quelques amis et de nombreux livres autour de moi. De temps en temps je pouvais acheter un tableau, un tapis ou un meuble ancien dans les magasins d'antiquités appelés "Consignaţia". En outre, j'allais deux fois par semaine ? la Faculté de Philologie o? le po?te Ioan Alexandru donnait un cours de langue et littérature vétéro-testamentaires. Parfois j'étais euphorique. J'avais le sentiment d'avoir réussi ? mener le pouvoir par le bout du nez, ce pouvoir qui essayait de nous imposer son régime gris et accablant. J'avais surtout le sentiment que ma vie quotidienne avec tout ce qu'elle supposait - la paix de l'intimité, les lectures conformes ? mes intér?ts spirituels, les quelques amis avec lesquels je les commentais - durerait indéfiniment. Son bon plaisir, sa ? liberté ? étaient un peu grisants. Aujourd'hui encore, je les consid?re comme tels si je les place dans le climat de l'époque. Mais, si j'ai la fantaisie de m'imaginer que demain je devrai vivre, ne f?t-ce que pour une heure, dans le monde d'avant 1989, je suffoque.

            Ioan Alexandru était une figure étrange et en quelque sorte spectaculaire. Po?te authentique et assez fécond, il écrivait une poésie de spiritualité o? il utilisait d'une mani?re ? peine voilée des th?mes du Nouveau et de l'Ancien Testament, ? côté de l'exaltation du monde paysan et, parfois, du patriotisme. Il avait fait des études classiques ? Bucarest (sa th?se de doctorat portait sur les Odes de Pindare) et ensuite il avait reçu une bourse Humboldt qui lui avait permis de s'occuper de la littérature de l'Ancien Testament. Du point de vue physique, il combinait la nonchalance de l'intellectuel indifférent ? sa tenue (cheveux en désordre, pull trop large, souvent taché de craie) avec une teinte paysanne constamment cultivée (grand bonnet de fourrure de mouton, sac de toile comme dans le Maramureş, gros souliers). Son attitude était un mélange d'exaltation religieuse et d'humilité, qui, bien qu'étrange, respirait la franchise.

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