Les cours qu'il a donnés entre 1975 et 1985 environ étaient aussi une curiosité. De m?me que la plupart des auditeurs, j'avais commencé ? les fréquenter parce que mes amis ou mes connaissances qui y allaient m'en avaient parlé. En ce qui concerne l'hébreu, Ioan Alexandru s?est contenté de présenter quelques déclinaisons et d?écrire sur le tableau noir les premiers versets en caract?res hébra?ques de la Gen?se. (Il n'hésitait pas ? se mettre ? genoux pour les écrire au bas du tableau noir, ce qui, étant donné son attitude générale, vous faisait penser ? un geste rituel). Il n'a jamais réussi ? passer au-del? de ces notions parce que ni pour le public ni pour le professeur l?intér?t ne se concentrait sur ces aspects. Tumultueux, prédisposé aux associations d'idées, ayant une imagination poétique de qualité, Ioan Alexandru laissait se manifester sa nature débordante et commençait avec passion ? donner sa propre lecture et sa propre interprétation de tel ou tel chapitre de l'Ancien Testament. Il ressemblait ? un torrent qui réunissait en une consonance convaincante des données hébra?ques et chrétiennes, des probl?mes de morale et de théologie, des th?mes poétiques et liturgiques, des anecdotes tirées de la vie quotidienne et des Apophtegmes. C'était une lecture personnelle et intense, tr?s souvent passionnante, qui devenait peu ? peu prévisible dans ses grandes lignes. Parfois, les associations étaient faciles. (Une fois il a affirmé avec enthousiasme que la faible lumi?re de l'ampoule qui éclairait la salle serait une étincelle, ou au moins un reflet de la lumi?re du Saint-Esprit. Cela m'a semblé que c'en était trop ?) Tantôt, son enthousiasme et sa ? lutte ? avec le texte sacré commençaient ? ressembler ? un sermon, tantôt ils ressemblaient ? une transe - et on ne pouvait pas dire si l'on avait devant soi un homme inspiré par le Saint-Esprit ou bien un homme qui fonctionnait ? vide, vaincu par son propre tempérament. Dans l'ensemble, il s'agissait cependant d'une manifestation authentique et, de toute façon, singuli?re dans le contexte universitaire de l'époque ? Des étudiants au sens propre du terme, il y en avait peu; au reste, l'amphithéâtre était rempli de jeunes (par-ci, par l?, on pouvait remarquer aussi quelques personnes âgées) ? visages recueillis, pour lesquels le th?me du cours n'était pas, de toute évidence, un simple th?me d'étude théorique. Ils formaient une sorte de groupe que liait surtout la présence ? ces conférences. Lorsqu'ils se rencontraient dans la rue, dans les expositions, aux concerts ou ? l'église, ils se communiquaient l'heure et la salle du cours suivant ou bien s'il aurait lieu ou non. Parce que, m?me s'il était approuvé par l'Université comme cours facultatif ? l'intention de quelques étudiants, en fait il était toléré sous la forme et avec l'audience qu'il avait acquises. ? Toléré ? signifiait, d'une part, que personne ne nous avait jamais interdit de le fréquenter. De temps en temps, Ioan Alexandru, admonesté probablement par la direction de la Faculté, priait les auditeurs qui n'étaient pas étudiants de satisfaire leur intér?t pour la religion ? l'église, ? la synagogue, ? la Faculté de théologie ou ? la biblioth?que. Et pourtant, le nombre des auditeurs n'a pas diminué de façon significative. D'autre part, ? toléré ? signifiait que ce cours pouvait ?tre interrompu ? tout moment, que nous montions discr?tement l'escalier de la faculté jusqu'au dernier étage o? il était donné pendant les derni?res heures de l'horaire. La seule forme explicite de désapprobation venait de la femme de service qui, fâchée de rester apr?s le programme (les cours de Ioan Alexandru se prolongeaient d'une mani?re imprévisible), heurtait les portes avec les seaux et le balai ou éteignait l'électricité. Le professeur et son public ne disaient mot. Une fois, dans le bâtiment désert, il a fallu descendre ? tâtons l'escalier des trois étages en nous tenant par la main et en nous laissant guider par la lumi?re des allumettes. A ce moment-l? j'ai eu le sentiment que nous étions un groupe semi-clandestin mais aussi que le régime politique en place n'était pas capable d'arr?ter l'apparition des fissures incroyables qui témoignaient de sa faiblesse (ou peut-?tre les tolérait-il seulement?) |