Ioan Alexandru était un personnage de fronti?re, avec la médiation mais également avec la confusion que cela suppose. Bien qu'intellectuel de formation, et universitaire, il semblait, ? l'entendre, plutôt un représentant de l'Église (avec laquelle il était en tr?s bonnes relations. Plus d'une fois il a été m?me invité ? prendre la parole apr?s la liturgie, en guise de sermon). Son exaltation, ses convictions dénuées de distance critique, son ton prophétique ou moralisateur, le fait qu'il ne prenait pas attitude contre la collaboration de la hiérarchie ecclésiastique avec le régime communiste faisaient naître des réticences parmi d'autres intellectuels, plus rigoureux, attirés par la religieux. D'autre part, il donnait acc?s - par une mani?re d'interpréter tr?s personnelle - ? des textes tout ? fait absents de l'espace public (? part le cours donné ? la Faculté de Philologie, il a tenu ? la Faculté des Beaux-Arts un cours o? il a traduit et commenté la poésie liturgique de Roman le Mélode et d'Éphrem le Syrien). C'était un médiateur, tr?s personnel, entre le texte sacré et un public relativement cultivé, intéressé par le phénom?ne religieux, mais qui n'avait pas la possibilité de s'instruire dans ce domaine (sauf l'autodidactisme). Le pr?tre et le peintre Vers la m?me époque, j'ai entendu parler des sermons du p?re Galeriu de l'église Silvestru. Il était considéré comme ? un pr?tre pour les intellectuels ?. Et il tenait (et tient encore) ? honorer ce statut. Une fili?re unissait l?ermitage de Sihla au monast?re voisin, Sihăstria (du nord de la Moldavie), et ? l'église bucarestoise Silvestru: le p?re Paisie, le p?re Cleopa, le p?re Galeriu. Tout intellectuel attiré par l'Orthodoxie devait avoir visité (ou se proposait de visiter) les deux premiers qui étaient des paysans de la contrée. Le p?re Paisie était connu par son silence et par sa présence irradiante. Le p?re Cleopa l'était par ses ? conférences ? sur la terrasse de sa maison du monast?re, qui réunissaient des gens des villages voisins, des p?lerins venus de loin et les intellectuels raffinés qui étaient de passage. Il était ? la voix de la tradition ?. Consulté ? propos des questions concernant le culte, le comportement, la doctrine, les superstitions, la conscience, il citait en abondance et d'une mani?re catégorique l'Écriture, la tradition ascétique de l'Orient et les récits allégoriques de la croyance populaire. Les gens cultivés savouraient l'impulsivité, l'autorité abrupte qu'il extériorisait dans son langage paysan, le coloris sage du discours, ses ? extravagances ? - tout cela était tellement différent du ton onctueux et creux des sermons courants. S'ils persévéraient dans leur intér?t, ils étaient orientés vers le p?re Galeriu. Apr?s le commencement de la liturgie, l'église Silvestru se remplissait petit ? petit et au moment du sermon elle était comble. C'est ? ce moment que cessait le va‑et‑vient, un peu dérangeant pendant l'office. Les sermons, tr?s bien construits et consistants, duraient environ une heure, une heure et demie, et l'orateur s'y investissait totalement. Les gestes, la mimique, le ton étaient destinés ? capter et ? convaincre. D'ailleurs, la présence m?me du p?re Galeriu avait quelque chose de particulier. A la limite de l'authentique et du recherché, il semblait célébrer sans cesse: la Parole et les paroles, le discours orthodoxe persuasif. Profondément recueilli ou profondément communicatif, immobile ou dynamique, il rev?tait son discours de gestes, l'? interprétait ? au sens théâtral du mot; il considérait qu'il devait le soutenir de toutes ses capacités expressives. Pendant le sermon, pendant la pri?re, pendant la confession, parmi les fid?les, ? la maison, ? l'étude, pendant les discussions avec des inconnus ou avec les habitués de l'église, avec les proches, il ne se conduisait jamais comme une personne privée, mais incarnait une fonction ; il était toujours devant un public, il avait un message ? transmettre (le peintre Sorin Dumitrescu, un fid?le et un familier, disait que le p?re était g?né si, par hasard, il était surpris sans soutane, seulement en bras de chemise - ce qui, probablement, arrivait tr?s rarement - , c'est-?-dire un peu hors de son rôle). |