Espaces d??orthodoxie urbaine? ? le cas de Stavropoléos
Anca Manolescu
 
Texte traduit par Victor Vlădulescu

            Sa ferveur, nourrie de lectures et d'expérience, attirait de nombreuses personnes, en particulier les jeunes - pour lesquels il était un maître, un interpr?te de l'Orthodoxie, un guide tr?s respecté: il jouissait d'une autorité incontestable. Et leurs nombreuses questions ne restaient jamais sans réponse. Avant les Pâques, les confessions-discussions se prolongeaient jusqu'? une heure du matin. A cette heure calme, dans la pénombre de l'église - o? luisait le vernis des icônes de Sorin Dumitrescu - chacun attendait son tour avec patience: des gens simples ou des fid?les motivés mais aussi des personnes de l'élite culturelle qui ne pouvaient se confesser ailleurs que chez le p?re Galeriu.

            Dans ses sermons, les concordances entre l'Ancien et le Nouveau Testament, les enchaînements heureux de l'exposition doctrinale avec des exemples puisés dans la vie ascétique, dans l'hagiographie ou dans les récits de la tradition esquissaient un th?me, le développaient et, finalement, l'amplifiaient jusqu'? ce qu'il prît une envergure considérable. Il plaidait avec passion pour la théologie orientale; une passion inventive, s?re de la supériorité de l'Orthodoxie mais non d'une mani?re agressive. Il impressionnait tous les types d'auditeurs: des fid?les modestes du quartier aux jeunes qui gravitaient autour de lui et jusqu'? un public tr?s cultivé ou m?me snob, qui venait de temps en temps l'entendre. Et dans ces sermons on ne manquait jamais de faire, avec une précision consciencieuse, quelques références ? la culture moderne (la philosophie, la littérature, la science - surtout la science). Ces références n'étaient pas si nécessaires au discours; elles étaient plutôt ? la main tendue ? aux intellectuels afin d'établir un rapprochement. Le signe était perçu comme tel et les quelques littéraires, philosophes, artistes qui comptaient dans le monde bucarestois des préoccupations spirituelles visitaient de temps en temps le p?re Galeriu pour des débats en groupe restreint.

            Lorsqu'ils venaient ? l'église Silvestru, leur présence était remarquée et de petits groupes se formaient autour d'eux apr?s l'office - soit ? l'intérieur de l'église m?me, soit, surtout, sur la petite place devant - pour ébaucher un projet culturel, organiser une réunion, pour discuter, pour échanger des politesses ou tout simplement pour ?tre pr?s d'eux: les personnes qui les entouraient en tiraient ainsi un certain prestige. L'espace de l'église - avec son prolongement extérieur o? l'on pouvait parler plus fort et plus librement - devenait une sorte d'espace public, ou tout au moins son substitut, o? les gens se montraient, communiquaient, situaient les autres et en étaient situés.

            Le peintre Sorin Dumitrescu constituait le second pôle de cet espace. Admirateur fervent du p?re Galeriu, fid?le de l'église, il avait (et il a encore) son atelier dans les parages, rue Venerei. Passionné par le th?me de l'icône, il s'y intéressait de pr?s et avait des lectures abondantes dans le domaine, qu'il communiquait, présentait, commentait, interprétait et illustrait devant les personnes intéressées: soit dans les réunions improvisées apr?s l'office, sur la petite place, soit chez lui, dans l'atelier, o? l'on pouvait aussi admirer ses tableaux. Sa verve qui s'épanouissait dans des arborescences risquées était captivante. L'intér?t du peintre pour l'icône n'était pas strictement théorique; il a quelques cycles d'études et des tableaux achevés o? il essaie de réaliser une variante actuelle d'icône, qui ne se borne pas ? copier avec intelligence les anciens mod?les. Par contraste avec son tempérament volcanique, les icônes de Sorin Dumitrescu sont du genre extr?mement hiératique - en mettant en évidence la géométrie cachée, l'ossature qui caractérise les icônes traditionnelles. Quelques‑uns de ses tableaux ont été consacrés comme des objets de culte dans l'église Silvestru. Maniéristes, raffinés, ils sont l? ? côté d'objets plus douteux ou de kitsch incontestables (un crucifix imposant en bois de plusieurs essences, des po?les géants de fa?ence ornées de peintures religieuses na?ves, des coussinets, des vases ? fleurs, des broderies) donnés par les fid?les: dans sa large hospitalité orthodoxe, le p?re Galeriu ne refuse ? personne le droit de faire des dons ? l'église, de laisser des traces dans son espace.

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