Enfin il y avait d'autres qui soutenaient que je devais par contre me montrer en grande dame quels qu'en soient les risques. J'ai choisi la derni?re variante. Si bien que, élégamment habillée, parfumée et affichant un air sobre, je suis entrée dans l'Agence de placement o? le directeur était assis, tout ennuyé, derri?re un bureau plein de poussi?re, dans une pi?ce misérable qui abritait, ? part les deux fauteuils bleus usées, une biblioth?que laide, luisante et compl?tement vide. Apr?s que je lui ai dit ce que je souhaitais, une étincelle de perplexité et d'intér?t s'est allumée dans ses yeux blasés et ? moitié endormis. Il a dit qu'il devait téléphoner ? ses supérieurs. Il a décroché, a demandé quelqu'un et d'un air toujours perplexe, en me considérant des pieds ? la t?te, il a dit: "Camarade... Il y a chez moi une dame transcendentale...". J'ai déduit qu'? l'autre bout du fil son supérieur était demeuré interdit. Apr?s m'avoir écoutée il m'a dit d'une voix soulagée: "Chez nous c'est impossible, vous habitez dans un autre secteur". Peut-?tre que cette idée salvatrice lui était venue pendant sa conversation avec l'autre. Ou peut-?tre que c'était vrai. Finalement je suis arrivée dans mon secteur o? le directeur de l'agence, camarade Moş, m'a regardé plein d'une bienveillance protectrice. Apr?s avoir envoyé quelque tziganes ? la cueillette de cerises, il s'est détendu et m'a invitée ? une discussion entre intellectuels: sa fille faisait le Conservatoire. Il m'a expliqué que toute mon histoire était due ? la crise mondiale de pétrole, ? cause de laquelle on ne pouvait plus ?tre s?r de pouvoir faire le travail pour lequel on avait été formé. Je crois toujours que je ne me rendais pas tout ? fait compte de la gravité de ma situation. Une seule fois j'ai été terriblement effrayée, quand on nous avait fait venir ? l'Institut et que, apr?s qu'on y avait attendu trois heures que quelqu'un du Parti ou de la Securitate arrive, on nous a dit que cela allait encore durer et qu'on ferait mieux "annoncer ? la maison qu'on ne sait pas quand on va rentrer". Certes, ?tre jeune signifie souvent ?tre na?f et avoir la capacité d'ignorer les difficultés de la vie. Mais je me demande souvent si ce n'est pas justement "l'âpreté de la vie", comme dit Huizinga, qui donne ? celle-ci une dimension que la serre dont je parlais exclut. Et bien que je puisse invoquer les mécanismes de défense, d'auto-tromperie, je crois toujours qu'? cette époque de ma vie je n'ai pas regardé la vie de travers, mais dans le blanc des yeux. [1]Le nom Shop désignait ? l'époque les magasins qui n'étaient accessibles qu'aux étrangers (n. trad.) |