Bucarest ou le corps retrouvé Une lectures des Notes de voyage d?Ulysse de Marsillac
Marianne Mesnil
 

La civilisation de l'Occident

C'est l'opposition elle-m?me qui va nous livrer la réponse. Elle nous indique que la notion de civilisation est ici implicitement entendue au sens d'un long processus qui aboutit ? ces "mani?res de vivre" d'abord propres ? la France, qui vont bientôt devenir mod?le universel.  Mais en quoi ce "mod?le" s'oppose-t-il ? un "désir de liberté", comme l'exprime de Marsillac? C'est tr?s précisément ce qu'analyse Norbert Elias lorsqu'il écrit, en 1939, sa Civilisation des m?urs (4).  

La "civilisation" française met dix si?cles ? s'élaborer et formuler un code de "savoir-vivre" dont la premi?re ébauche remonte au moyen âge et se nomme "courtoisie". Erasme en tire "? sa mani?re", un petit manuel de civilité (5).  Voué ? un succ?s immédiat, il deviendra la source d'inspiration des "traités des bonnes mani?res" qui fleuriront aux si?cles suivants pour culminer en Occident dans leur expression la plus achevée de l'époque victorienne. Cependant, ? y regarder de plus pr?s, cette lente émergence d'un implacable syst?me de r?gles ne se fait pas sans dégâts. Bientôt, en surgira ce "mal ?tre" indéfinissable, ce "malaise dans la civilisation" (Freud), petit ? petit, sans qu'on s'en soit véritablement aperçu (6). 

L'histoire de l'émergence de ce "mal ?tre", c'est finalement celle de la lente intériorisation des r?gles et interdits qui a rendu possible la naissance de "l'honn?te homme", du "civilisé". C'est la longue histoire de l'organisation d'un "refoulement". Elias, en précurseur, nous invite ? remonter jusqu'? sa source. Sur ce chemin, le petit ouvrage d'Erasme donne le signal du changement (7): par l'objet m?me dont il traite, il témoigne tout ? la fois qu'? son époque, le corps est encore présent sur la sc?ne sociale, mais aussi, qu'il y a lieu d'en maîtriser les fonctions naturelles. Mais apr?s Erasme, l'alliance du christianisme et de Descartes va accentuer la coupure entre le corps et l'âme. L'?tre "civilisé" devient un ?tre "désincarné". La place que réserve la société occidentale aux sens, et en particulier ? l'odorat est significative ? cet égard d?s le XVII-e si?cle (8). 

Ainsi, la perte que "l'honn?te homme" a subie pour que triomphe la Civilisation, n'est rien moins que son corps. Lorsque de Marsillac écrit qu' "il manque ? nos âmes quelque chose que je ne peux définir, mais que je sens profondément", n'est-ce pas justement de ce corps refoulé qu'il est question?  Et tous les "voyages en Orient" du XIX-e si?cle occidental ne sont-t-ils pas la qu?te informulée de ce corps perdu au long d'un processus de contraintes si parfaitement intériorisées que le manque en devient indéfinissable? C'est ce corps dissimulé honteusement dans les sph?res de l'intimité, que le "voyage en Orient" fait brutalement resurgir sur le devant de la sc?ne sociale.

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